Rencontre avec Jean-François Savang, spécialiste du Poïpoïdrome

Depuis le 25 février, Café Poïpoï a ouvert ses portes dans le grand hall de Tertre à l’université.

Un café éphémère de création permanente qui fait référence au Poïpoïdrome de Joachim Pfeufer et Robert Filliou, inventé dans les années 1960.

Rencontre avec Jean-François Savang, enseignant à l’université, formateur à la BU Lettres et spécialiste du Poïpoïdrome, pour en savoir plus sur l’histoire de cette création et le lien avec Café Poïpoï.

 

Jean-François Savang – Université de Nantes


Jean-François, peux-tu te présenter ?

Oui, je peux essayer. Je me définis d’abord comme chercheur ; à l’occasion chercheur Poïpoï au sens de Robert Filliou qui fait de la recherche un enjeu poétique et artistique. En effet, au premier chef, le chercheur s’intéresse à l’inconnu. C’est un explorateur. Ce qui m’intéresse en particulier c’est l’inconnu, l’altérité, les points de rencontre, les situations critiques quels que soient les domaines de recherche. Je suis aussi chargé de cours en Lettres à l’université de Nantes et formateur à la Bibliothèque universitaire.


Qu’est-ce que le Poïpoïdrome ? Quels étaient les objectifs, les valeurs défendues par Joachim Pfeufer et Robert Filliou ?

Le ou la Poïpoïdrome (son genre n’est pas arrêté) est une proposition artistique dont le récit évolue depuis au moins 1957. C’est à la fois un centre de création permanente évolutif et participatif, le produit d’une amitié, la rencontre entre la culture des Dogons du Mali et la création poétique/artistique occidentale. En fait, il (ou elle) est la manifestation de l’ensemble de ses réalisations et de ses expositions. Elle est ce qu’on en fait, ses différentes transformations : ce n’est jamais l’œuvre entière à laquelle nous avons affaire dans les musées ou dans les différents endroits où elle est exposée, mais à une forme transitoire et momentanée de sa proposition à un moment donné. Ce qui veut dire qu’elle n’est pas simplement l’unité dont on fait l’expérience au moment de son exposition ; elle est aussi son histoire à travers l’ensemble de ses manifestations en tant qu’œuvre, un devenir possible ou non. L’objectif de la proposition est d’amener les gens à se rencontrer et à communiquer à travers une situation artistique, de faire en sorte que la vie émerge de l’art. Ça marche ou non : le processus est ouvert.


Raconte-nous comment tu as découvert le Poïpoïdrome ? Et que penses-tu de cette création ?

J’ai découvert le/la Poïpoïdrome en m’intéressant au départ aux enjeux convergents de l’art et du langage. D’abord en m’interrogeant sur l’art conceptuel et la performance, ensuite avec Fluxus* et Robert Filliou. Un jour, alors que je travaillais à la Bibliothèque universitaire de Lettres, Isabelle, la femme de Joachim, avec laquelle je discutais de temps en temps, est passée et m’a présenté Joachim. Nous nous sommes revus ensuite devant un thé et Joachim m’a fait découvrir les enjeux du Poïpoïdrome, sa relation avec Robert Filliou, l’art et la vie en générale. Ce qui me plaît en particulier dans cette œuvre, c’est son caractère profondément humain : c’est l’altérité interne à chacun que le Poïpoïdrome mobilise en toute liberté, avec ses incertitudes ou non. Chacun vient avec ce qu’il est, disent les co-architectes. Sur le plan de la recherche, ce qui me plaît en particulier c’est la réflexion qu’engage le Poïpoïdrome à la limite du poétique et de l’artistique. Je retrouve dans cette œuvre le lien entre éthique, politique et poétique qu’Henri Meschonnic formulait en ces termes : « Est sujet celui par qui un autre devient sujet ».


Sur quels points Café Poïpoï rappelle le Poïpoïdrome ?

L’esprit y est, avant tout. La manière dont les hasards et les rencontres ont contribué à l’agencement de l’installation. La volonté d’impliquer les autres, de baser l’invention artistique sur l’échange et la convivialité constituent une proposition artistique digne du Poïpoïdrome. J’ajouterais à cet esprit la démesure. Autant dire que les artistes du Café Poïpoï font chacun à leur manière une performance de trois semaines. J’ai beaucoup aimé la structure en bois qu’ils ont fixé sur un poteau à l’entrée du Café : elle rappelle la forme circulaire du Poïpoïdrome. C’est très judicieux comme occupation de l’espace et comme référence historique.


À l’inverse, trouves-tu qu’il y ait des différences entre Café Poïpoï et le Poïpoïdrome qui s’expliquent peut-être par le lieu d’installation, son contexte (établissement d’enseignement supérieur), les artistes qui l’habitent…

Évidemment, c’est différent à chaque fois parce que l’invention poïpoétique ressort toujours à une subjectivation particulière, jamais pareille à une autre. Le Café Poïpoï invente ses propres conditions d’existence et d’activité ; son architecture lui appartient : elle va à la rencontre du lieu et des gens où elle s’installe momentanément. La création permanente suppose le mouvement continu, une dynamique propre à un espace-temps et à un environnement particuliers : l’art ici s’oppose à la répétition, à la métrique des habitudes. L’installation dans l’Université est d’autant plus pertinente que l’idée du Poïpoïdrome est déjà associée à la question de la création permanente dans les échanges entre Robert Filliou et Allan Kaprow à la fin des années soixante. La situation provoquée par le Café Poïpoï nous invite à nous interroger encore aujourd’hui sur les rapports entre pédagogie et création à l’Université.


Parlons de toi. Quel atelier t’intéresse ? A quelles proposition artistique es-tu le plus sensible ?

J’ai été très ému par la performance de Simon lors de l’inauguration. Je l’ai trouvée très belle parce qu’elle mobilisait sa propre subjectivité comme matériau poétique. Il a fait de la dentelle avec du sensible. À ce moment-là je buvais un thé noir : il avait un goût de poème. L’ensemble des propositions m’intéressent au titre de la vie collective qu’elles construisent et qu’elles mettent en partage. Chacun par sa sensibilité artistique fait l’activité anthropologique d’une méditation et d’une émerveillisation à venir. Chacun par sa proposition fait la démonstration éthique et politique de la relation entre l’art et la vie. À cet égard, par son fonctionnement à la fois individuel et collectif, par sa dynamique d’ensemble, le Café Poïpoï nous rappelle que les relations entre les êtres reposent avant tout sur l’ouverture de notre conception de l’autre. Chacun fait sa place à l’autre, l’accueille, va à sa rencontre. Le Café Poïpoï met en œuvre, à l’échelle de l’art, cette altérité interne qui fait que chacun est d’abord sujet avant d’être un autre. C’est la force de cette œuvre : elle est à la fois théorie d’ensemble et pratique de l’altérité première : chacun y vient avec ce qu’il est, sujet et social en même temps. Bref, comme le dit Joachim Pfeufer, cela fonctionne comme un « hyper-ensemble » : chaque unité dans l’esprit du Poïpoïdrome est en même temps génératrice de l’ensemble.

Louise a commencé à me montrer le fonctionnement de sa machine à broder. Je ferais bien un peu de broderie. Poïpoï.

* Fluxus est un mouvement d’art contemporain des années 1960.

Jeanne BERNARD

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